Sémiologie pragmatique fondée sur les preuves · ICHD-3 (2018)
Céphalées — de la plainte au diagnostic
Un patient a mal à la tête : drapeaux rouges d'abord, puis les questions qui départagent les 235 subdivisions de la classification ICHD-3, de la migraine aux névralgies.
Arbre diagnostique
Les urgences à écarter d'emblée
Les 15 tableaux qui font sortir du raisonnement « céphalée primaire » et leur signe d'appel. Codes de la classification internationale des céphalées1 ; le dépistage systématique suit la liste SNNOOP102.
- Hémorragie sous-arachnoïdienne (6.2.2) — céphalée en coup de tonnerre, acmé atteinte en moins d'une minute. Une TDM faite dans les 6 h et lue par un radiologue qualifié élimine l'hémorragie (sensibilité 100 %, IC95 97-100)3 ; au-delà, ponction lombaire (xanthochromie) ou angio-TDM. De 7,7 %3 à 11,3 %4 des coups de tonnerre sont une hémorragie.
- Vasoconstriction cérébrale réversible (6.7.3) — coups de tonnerre répétés sur une à deux semaines, souvent post-partum ou après vasoconstricteurs.
- Dissection carotidienne ou vertébrale (6.5.1) — cervicalgie ou céphalée brutale unilatérale avec ptôsis-myosis homolatéral, même sans traumatisme.
- Thrombose veineuse cérébrale (6.6) — céphalée progressive + œdème papillaire, chez une femme sous œstroprogestatif, en post-partum ou thrombophile.
- Apoplexie hypophysaire — coup de tonnerre rétro-orbitaire + diplopie ou amputation du champ visuel.
- Méningite / méningo-encéphalite (9.1) — céphalée fébrile + raideur de nuque ; chez le sujet âgé ou immunodéprimé, une confusion fébrile suffit. Purpura fébrile = antibiotique injecté avant le transfert.
- Abcès, empyème, encéphalite (9.1.2) — céphalée fébrile focale ou crises, avec porte d'entrée ORL ou dentaire traînante.
- Hypertension intracrânienne / processus expansif (7.4) — céphalée présente au réveil, majorée par la toux et le décubitus, vomissements, œdème papillaire.
- Artérite à cellules géantes (6.4.1) — céphalée temporale nouvelle après 50 ans + claudication de la mâchoire (LR+ 4,2) ou diplopie (LR+ 3,4). Des artères temporales normales ne rassurent guère (LR− 0,53) ; c'est une VS normale qui rassure (LR− 0,20)5.
- Hématome sous-dural — céphalée + confusion fluctuante différée chez un sujet âgé, alcoolique ou anticoagulé, après un traumatisme parfois oublié.
- Poussée hypertensive et pré-éclampsie (10.3) — céphalée + pression artérielle élevée ; après 20 SA avec protéinurie, c'est une pré-éclampsie jusqu'à preuve du contraire.
- Céphalée cardiaque (10.6) — céphalée déclenchée par l'effort chez un patient à risque cardiovasculaire, soulagée par les dérivés nitrés.
- Glaucome aigu par fermeture de l'angle (11.3.1) — œil rouge douloureux + baisse de vision, halos colorés, cornée trouble, mydriase aréflexique.
- Infarctus migraineux (1.4.3) — aura qui dépasse 60 minutes et ne régresse pas, avec lésion ischémique correspondante.
- Névralgie du trijumeau secondaire (13.1.1.2) — névralgie du V avant 40 ans, bilatérale, ou avec déficit sensitif objectif (sclérose en plaques, tumeur de l'angle).
Quatre garde-fous de prescription
Cette fiche est sémiologique, mais quatre diagnostics engagent directement une ordonnance : les voici, avec leur garde-fou.
Traitement de fond de la migraine
La recommandation la plus récente est américaine : AAN et American Headache Society, 31 août 202613. Elle est mise ici en face du cadre français : SFEMC 202114, mise à jour en 202415, et les RCP en vigueur. La recommandation la plus récente fait foi et l'autre est citée ; mais en France, c'est le RCP qui fixe les règles de prescription (AMM, contre-indications).
Quand proposer un traitement de fond
- Dès 4 jours de migraine par mois (ou 4 jours de céphalée modérée à sévère) : le proposer, pour réduire la fréquence des crises13.
- Quel que soit le nombre de jours : le proposer aussi quand la migraine pèse lourd sur le travail, la vie de famille ou les loisirs.
- Le dire à tout patient aux crises fréquentes : il existe des traitements préventifs efficaces.
- Migraine chronique : céphalée au moins 15 jours par mois depuis plus de 3 mois, dont au moins 8 jours à caractère migraineux1.
- Migraine épisodique : en dessous de ce seuil.
- Repère français plus tardif : la SFEMC 2021 retient un traitement de crise pris au moins 8 jours par mois depuis 3 mois, une migraine sévère (HIT-6 ≥ 60) ou des crises invalidantes malgré un traitement de crise optimal14. Discordance : le seuil américain de 4 jours par mois est plus précoce ; c'est aussi le seuil de l'AMM européenne des gépants et des anticorps anti-CGRP.
Choisir avec le patient
- Décision partagée : niveau de preuve, effets indésirables que le patient redoute, comprimé ou injection, coût et remboursement.
- Tenir compte du terrain : antécédents médicaux et psychiatriques, traitements en cours, contre-indications.
- Aucun médicament n'est clairement supérieur aux autres : les essais qui les comparent entre eux sont rares et peu concluants.
- Patient qui craint les effets indésirables : préférer l'atogépant ou un anticorps anti-CGRP, les mieux tolérés13.
- Patient qui craint les effets à long terme : préférer les médicaments au plus long recul, propranolol et topiramate (épisodique), topiramate et toxine botulique (chronique).
- Abus médicamenteux : proposer le traitement de fond sans attendre ; préférer ceux qui ont été étudiés dans cette situation (topiramate, anticorps anti-CGRP, atogépant, toxine botulique).
Les médicaments : AAN/AHS 2026 et France
1re ligne américaine = preuves de confiance élevée ou modérée. 2e ligne = preuves de faible confiance, après échec des premiers13. En rouge : hors AMM, contre-indication ou programme de prévention des grossesses.
| Médicament | AAN/AHS 2026 | France (SFEMC) | AMM et remboursement en France |
|---|---|---|---|
| Propranolol | 1re ligne (épisodique) ; long recul | 1re intention (bêtabloquant) | AMM « migraine » ; remboursé16 |
| Métoprolol | 2e ligne (épisodique) | 1re intention (bêtabloquant) | AMM pour la forme LP 200 mg (Lopressor LP et génériques) ; remboursé |
| Topiramate | 1re ligne (épisodique et chronique) ; long recul | 1re intention de la chronique en 2021 ; plus en 1re intention chez la femme en âge de procréer (2024) | AMM chez l'adulte, après examen des alternatives. Contre-indiqué pendant la grossesse et chez la femme susceptible de procréer sans contraception hautement efficace16. Fille ou femme en âge de procréer : prescription initiale annuelle par un neurologue ou un pédiatre, accord de soins signé chaque année17. |
| Valproate | 1re ligne (épisodique et chronique) | Jamais chez la femme en âge de procréer | Hors AMM : seules les épilepsies figurent à l'AMM. Programme de prévention des grossesses ; instauration par un spécialiste, chez la femme comme chez l'homme en âge de procréer16. |
| Atogépant (Aquipta) | 1re ligne (épisodique et chronique) ; parmi les mieux tolérés | Possible dès la 1re intention (2024) | AMM européenne ; non remboursé. Avis HAS (2023) favorable seulement pour la migraine sévère d'au moins 8 jours par mois, après échec de 2 traitements de fond, sans maladie cardiovasculaire18. |
| Anticorps anti-CGRP (érénumab, frémanézumab, galcanézumab, eptinézumab) | 1re ligne (épisodique et chronique) ; parmi les mieux tolérés | Possibles dès la 1re intention (2024) | AMM européenne ; non remboursés en ville (même périmètre restreint de la HAS)15. |
| Toxine botulique A | 1re ligne de la migraine chronique seulement | Après échec de 2 traitements de fond | Geste de spécialiste (migraine chronique). |
| Amitriptyline | 2e ligne ; 1er choix si fibromyalgie | Si bêtabloquant impossible | AMM « traitement de fond de la migraine chez l'adulte » (Laroxyl)16. |
| Candésartan | Non retenu (absent des médicaments à preuve suffisante) | Si bêtabloquant impossible (2021) | Hors AMM (AMM : hypertension, insuffisance cardiaque) ; contre-indiqué aux 2e et 3e trimestres de grossesse. |
| Flunarizine (Sibelium) | 2e ligne (épisodique) | Recommandation faible | AMM en 2e intention (autres traitements inefficaces ou mal tolérés), 6 mois au plus ; contre-indiquée en cas de dépression, de parkinson ou d'antécédent extrapyramidal. |
| Rimégépant (Vydura) | 2e ligne (épisodique) | Possible dès la 1re intention (gépants, 2024) | AMM européenne (au moins 4 crises par mois, un jour sur deux) ; non remboursé en prévention à notre connaissance. |
| Telmisartan | 2e ligne (épisodique) ; utile si hypertension | Non cité | Hors AMM ; contre-indiqué aux 2e et 3e trimestres de grossesse. |
| Nifédipine | Option pendant la grossesse ; utile si hypertension | Non citée | Hors AMM dans la migraine. |
Le pizotifène, aussi classé en 2e ligne par l'AAN/AHS, n'est pas repris ici.
Situations particulières
Si un médicament est indispensable, après une discussion franche des risques : nifédipine en premier (hors AMM en France), sinon métoprolol ou propranolol13.
Même avec ces choix, des risques sont décrits : malformations cardiaques, fente labiale ou palatine, anomalies du tube neural, retard de croissance.
Valproate et topiramate : à éviter (tératogènes). Sartans : contre-indiqués aux 2e et 3e trimestres.
En France : vérifier chaque molécule sur le CRAT, et demander l'avis du neurologue si les crises sont fréquentes14.
Topiramate au-delà de 200 mg par jour : la contraception hormonale peut perdre de son efficacité.
Valproate : risque accru de syndrome des ovaires polykystiques13.
IMC élevé, si l'on choisit un comprimé : topiramate (il ne fait pas grossir et peut faire perdre du poids).
Hypertension non traitée : un seul médicament peut traiter les deux (énalapril, nifédipine, telmisartan : hors AMM dans la migraine en France).
Toujours : prévoir de séparer les deux traitements si l'une des deux maladies ne répond pas13.
Commencer bas : somnolence et confusion avec amitriptyline, valproate et topiramate.
Pression artérielle : risque d'hypotension orthostatique.
Homme âgé : risque de rétention urinaire avec l'amitriptyline (anticholinergique)13.
Réévaluer à 8 semaines
- Dès le départ : agenda des crises, et toujours le même outil de suivi (agenda, HIT-6 ou MIDAS).
- À 8 semaines, réponse insuffisante : augmenter jusqu'à la dose maximale tolérée.
- Juger l'efficacité après 8 à 12 semaines à dose tolérée (24 semaines pour la toxine botulique).
- Pas d'effet, mais observance faible ou déclencheurs fréquents : prolonger l'essai, d'un commun accord.
- Toujours insuffisant après 12 à 24 semaines : changer de médicament.
- Effets indésirables gênants : baisser la dose ou changer.
- Efficace depuis 6 mois : discuter une décroissance ; l'arrêt peut faire revenir des jours de céphalée13.
- Repère français : efficacité jugée à 3 mois ; but = 50 % de jours de migraine en moins (épisodique), 30 % (chronique) ; si efficace, 6 à 12 mois puis arrêt progressif14.
Topiramate : 1re ligne aux États-Unis ; très encadré en France chez la femme en âge de procréer.
Candésartan : alternative de la SFEMC ; non retenu par l'AAN/AHS ; hors AMM.
Gépants et anticorps anti-CGRP : 1re ligne des deux côtés, mais non remboursés en France.
Seuil : 4 jours de migraine par mois (AAN/AHS) contre un traitement de crise pris 8 jours par mois (SFEMC 2021).
Calculateur — probabilité post-test (Bayes)
Un seul diagnostic de cette fiche porte des rapports de vraisemblance chiffrés : l'artérite à cellules géantes (maladie de Horton). L'outil y attache SES signes (LR mesurés contre CE diagnostic) et calcule le post-test à partir de votre probabilité pré-test. Formule : cote post-test = cote pré-test × LR (LR+ si le signe est présent, LR− s'il est absent). Valeurs de la Rational Clinical Examination (Smetana 2002)5.
Pré-test SOURCÉE. Prévalence du diagnostic grave en soins premiers (chiffre publié et vérifié), puis ses drapeaux rouges. C'est la décision où Bayes compte le plus : imager, adresser ?
Pré-test estimée par VOUS. Choisissez un diagnostic (au moins un signe à LR publié), réglez votre probabilité pré-test clinique, cochez les signes. Aucune prévalence n'est imposée : le curseur est votre estimation.
Rappel de sécurité. Ce calcul est une aide au raisonnement, pas une règle de décision. Devant une suspicion d'artérite à cellules géantes, la corticothérapie se débute sans attendre le calcul, et l'écho-Doppler (halo) / la biopsie confirment. Une VS/CRP normale est le meilleur argument négatif, mais n'élimine pas formellement le diagnostic devant un tableau évocateur (troubles visuels, claudication de la mâchoire).
Médecine évolutionniste
Un éclairage explicatif — présenté comme hypothèse, non comme fait établi.
La nociception de la tête est d'abord un système d'alarme protecteur : une céphalée peut signaler une méningite, une hémorragie, une hypertension intracrânienne. La migraine se lit alors comme un système d'alarme au seuil abaissé et sensibilisé — le cerveau du migraineux répond à des stimuli anodins (lumière, bruit, odeurs, faim, manque de sommeil) par une cascade douloureuse. On peut faire l'hypothèse d'un dispositif de protection hyperréactif, coûteux, mais peut-être associé à une vigilance sensorielle accrue.
La céphalée de tension et l'abus d'antalgiques relèvent davantage d'un mismatch contemporain (stress chronique, écrans, posture, dérèglement du sommeil) et d'un système de la douleur qui finit par s'auto-entretenir. Comme ailleurs en médecine évolutionniste, l'alarme se dérègle quand l'environnement s'éloigne trop de celui qui l'a façonnée.
Chez nos amies les bêtes
Peut-on savoir si les animaux ont des céphalées ? Non — ils ne peuvent pas les rapporter, et c'est une limite honnête de la comparaison. Mais un signe comportemental frappant existe : le « head pressing », ce comportement où un animal (chien, cheval, bovin) pousse le sommet de sa tête contre un mur ou un objet, de façon compulsive et prolongée. Loin d'être anodin, c'est un signe neurologique grave, évoquant une hypertension intracrânienne ou une encéphalopathie (souvent hépatique). Le comportement trahit ainsi une souffrance céphalique qu'aucun interrogatoire ne pourra jamais recueillir — un rappel que, chez qui ne parle pas, c'est l'observation qui remplace la plainte.
Source : littérature vétérinaire de neurologie des carnivores domestiques et des équidés.
Sources
Toutes les entrées « Source : ICHD-3 X.X » des fiches renvoient à la classification de référence [1]. Le dépistage systématique des céphalées secondaires suit la liste SNNOOP102 ; les critères probabilistes de migraine et l'indication d'imagerie (mnémonique POUND) suivent la Rational Clinical Examination du JAMA12. Format Vancouver ; export .ris pour Zotero/Mendeley/EndNote.
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